Patrie et patriotisme
En 1980, j’effectuai ma première visite dans la capitale jordanienne, Amman, une ville magnifique par la beauté de ses collines et la gentillesse de ses habitants. Un ami jordanien m’invita alors dans un célèbre restaurant musical d’Amman, fréquenté par de nombreux réfugiés irakiens à l’époque du règne du défunt président Saddam Hussein.
Au milieu de la soirée, un chanteur irakien est arrivé et a interprété un mawwal du chanteur Saadoun Jaber dont les premiers vers disaient :
Celui qui a perdu de l’or le retrouvera au marché de l’or.
Celui qui a perdu un être aimé finira peut-être par l’oublier avec le temps.
Mais celui qui a perdu sa patrie, où pourra-t-il la retrouver ?
Pendant qu’il chantait, des sanglots déchirants se sont élevés de la table voisine. Lorsque j’ai demandé à mon ami jordanien la raison de ces pleurs, il m’a expliqué qu’il s’agissait d’un réfugié irakien qui souffrait du mal du pays. Je me suis alors levé et me suis dirigé vers cet homme en larmes pour tenter de le réconforter.
Je lui ai dit : « Mon frère, ne te fais pas tant de mal. Moi aussi, je suis un réfugié tunisien qui a fui la prison. »
Il m’a répondu :
« Par Dieu, mon frère, s’il y avait eu en Irak une peine de prison pour les opposants politiques, je n’aurais jamais fui ni quitté ma patrie. »
En effet, durant tout le règne du défunt président Saddam Hussein, je n’ai jamais entendu parler de condamnations à la prison contre les opposants politiques. Même dans les circonstances les plus atténuantes, la peine minimale était l’exécution, et souvent sans jugement.
À l’inverse, après une attaque terroriste contre nos forces armées dans la région du Chaambi en 2013, je me suis rendu à Kasserine pour exprimer ma solidarité envers nos forces de sécurité et nos militaires, mais aussi pour prendre connaissance des préoccupations des habitants de cette région dans ces circonstances particulières.
J’étais alors relativement connu grâce à mes fréquentes interventions sur la chaîne El Hiwar Ettounsi, où j’exprimais régulièrement mes opinions. Cela facilitait mes échanges avec les gens et conduisait parfois spontanément des groupes à se rassembler autour de moi.
Après avoir visité les environs du Chaambi et discuté avec des membres des forces de sécurité et de l’armée, je suis revenu au centre-ville de Kasserine et me suis assis dans un café. Un groupe de jeunes, tous dans la vingtaine, s’est alors réuni autour de moi.
Ils ont commencé par me demander mon évaluation de la situation politique, notamment sur la possibilité que le mouvement Ennahdha reste au pouvoir. Je leur ai répondu selon mes convictions et la conversation a progressivement dérivé vers la lutte contre le terrorisme comme expression de l’amour de la patrie.
L’un des jeunes m’a alors répondu :
— De quelle patrie parles-tu ? Je n’y ai connu que le mépris, la pauvreté, le chômage, la répression policière et l’obscurité de l’avenir. J’ai 26 ans et je demande encore de l’argent à ma mère pour acheter mes cigarettes et boire un café avec mes amis. Je jure devant Dieu que je suis prêt à la vendre pour cinq cents dinars.
Imaginez le choc.
Imaginez aussi la différence entre cet homme irakien mûr qui pleure la perte de sa patrie alors même qu’il y risque sa vie, et ce jeune qui vit dans son propre pays après une révolution lui ayant apporté de nombreuses libertés.
Après plusieurs visites en Irak et de nombreux échanges avec des Irakiens vivant aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, j’ai compris que les liens humains et sociaux étaient restés solides dans la société irakienne malgré l’absence des libertés les plus élémentaires, ou peut-être justement grâce à cette absence, car le danger qui menaçait tout le monde renforçait la cohésion entre les individus.
Durant tout le trajet du retour vers la Tunisie, je n’ai cessé de réfléchir aux paroles de ce jeune de Kasserine. Parfois je le condamnai, parfois je lui trouvai des excuses. Aujourd’hui, près de dix ans après cet épisode, je comprends mieux sa position. Pour cela, je me réfère à la parole de l’imam Ali :
« La pauvreté dans sa propre patrie est une forme d’exil. »
Ce jeune ne ressent pas d’appartenance parce que personne ne lui a tendu la main pour l’accueillir et lui faire sentir qu’il appartient à ce que l’on appelle une patrie.
C’est ce qui explique la montée des solidarités tribales, claniques, voire des bandes organisées, qui deviennent des cadres de substitution à l’appartenance nationale.
Cela explique également le désir irrépressible des jeunes d’émigrer et de risquer leur vie, car ils ne voient rien, à l’exception de leurs parents, qui les rattache à ce qu’ils laissent derrière eux.
Or il est impossible de réaliser un rêve collectif sans un sentiment collectif d’appartenance.
Quelle est donc la solution ?
La solution n’est certainement pas de maudire la faiblesse du patriotisme, mais de développer le patriotisme.
Et cela ne passe pas nécessairement par l’attribution à chaque jeune homme ou jeune femme d’un emploi prestigieux, d’une voiture luxueuse et d’une maison élégante. Beaucoup de ceux qui possèdent tous ces avantages sont moins patriotes que le jeune de Kasserine que j’ai évoqué.
Un jour, un homme d’affaires prospère, du moins sur le plan matériel, m’a répondu qu’il lui importait peu de savoir qui gouvernait la Tunisie, puisque ses enfants et son épouse vivaient à l’étranger et qu’il n’était ici que pour son argent et ses affaires.
La solution commence par la prise de conscience de cette rupture, puis par la reconstruction de tous les liens qui unissent le citoyen à sa patrie.
Cela ne se fait pas par les sermons ou les discours moralisateurs, mais par l’action.
Le citoyen doit sentir, à chaque instant de sa vie, qu’il n’est pas seul dans un monde qui ressemble parfois à une jungle.