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HUMEURS NON MILITAIRES

Kamel Jendoubi  |  Publié le 23/05/2026 23:46

Le communiqué publié le 21 mai 2026 par le ministère tunisien de la défense a déclenché une agitation révélatrice de l’époque. Certains y ont vu un avertissement discret adressé à Kaïs Saïed. D’autres une démonstration de loyauté envers le pouvoir. Les spéculations se sont emballées comme si quelques lignes contenaient à elles seules le secret des rapports de force au sommet de l’État.

Cette fébrilité collective dit moins quelque chose du communiqué lui-même que de l’état du pays : une Tunisie entrée dans une phase de crise profonde, où chaque parole officielle devient un symptôme politique et où le moindre signal militaire alimente immédiatement les fantasmes de rupture, de dissension ou de repositionnement.

Mais cette agitation masque l’essentiel.

Le véritable sujet n’est pas seulement ce que dit le communiqué, mais pourquoi il a été publié maintenant, sous cette forme et avec ce langage précis. Dans les systèmes autoritaires, les institutions militaires ne communiquent jamais innocemment. Leur parole est rare, calibrée et souvent codée. Le silence fait partie de leur doctrine ; lorsqu’elles parlent, c’est toujours pour produire un effet politique.

Le premier élément réside dans le canal de diffusion. Le texte a été publié sur la page du ministère de la défense et non sur celles des armées elles-mêmes. Cette distinction peut paraitre politique. Le ministère est dirigé par un ministre nommé par Kaïs Saïed, dont la loyauté envers lui ne fait guère de doute.

L’armée, elle, obéit à une logique plus complexe : celle d’une institution soucieuse de sa cohésion, de sa réputation historique et de sa survie à long terme. Confondre ministère et armée revient précisément à entretenir l’ambiguïté dont les régimes autoritaires ont besoin pour fusionner progressivement l’État avec le pouvoir personnel.

Car depuis plusieurs années, un récit commode s’est imposé : celui d’une armée tunisienne naturellement neutre, intrinsèquement républicaine et extérieure aux luttes de pouvoir. Ce récit est devenu une sorte de refuge psychologique national destiné à rassurer une société traumatisée par l’effondrement des institutions civiles.

Pourtant, l’histoire réelle est beaucoup moins confortable.

L’armée tunisienne n’a jamais été totalement extérieure au système autoritaire. Avant 2011 déjà, elle constituait le dernier rempart du régime lorsque l’appareil policier vacillait. En 1978 lors du « jeudi noir », puis en 1984 pendant les émeutes du pain, elle fut mobilisée pour sauver un ordre politique menacé. Certes, contrairement aux armées algérienne ou égyptienne, elle n’était ni le cœur économique du régime ni son centre idéologique. Sous Bourguiba puis Ben Ali, le véritable pilier du pouvoir restait le ministère de l’intérieur et son appareil policier hypertrophié. Mais cette marginalisation relative ne signifiait pas neutralité.

L’armée participait déjà à la préservation du système lorsque sa survie était en jeu.

Après la révolution de 2011, l’institution militaire a néanmoins joué un rôle décisif dans l’accompagnement de la transition démocratique. Elle a protégé les institutions au moment où l’appareil sécuritaire s’effondrait, sans chercher à confisquer le pouvoir. Ce comportement lui a valu un immense capital symbolique. Dans l’imaginaire collectif tunisien, elle est devenue l’incarnation d’un État encore capable de retenue et de professionnalisme.

C’est précisément ce capital qui est aujourd’hui en train de s’éroder.

Le 25 juillet 2021 constitue une rupture majeure. En accompagnant le coup de force de Kaies Saied puis toutes les séquences qui ont suivi — référendum constitutionnel verrouillé, élections vidées de leur substance, répression croissante des opposants, banalisation de l’exception — les états-majors militaires ont cessé d’apparaître comme de simples garants institutionnels. Ils sont devenus les soutiens d’un système de concentration autoritaire du pouvoir.

Il faut ici être rigoureux : lorsqu’on parle de « l’armée », on parle d’abord des états-majors et des officiers supérieurs engagés dans les choix stratégiques. On ne parle ni des soldats ni nécessairement de l’ensemble du corps militaire. Comme toute institution, l’armée tunisienne est traversée par des nuances, des silences, des tensions internes. Mais une institution se juge à ses actes publics et à sa fonction politique réelle, non aux intentions supposées qu’on lui prête.

Or les actes sont là.

L’armée a accompagné toutes les étapes de la dérive actuelle. Elle a fourni le cadre sécuritaire, symbolique et psychologique permettant au pouvoir de transformer l’exception en mode de gouvernement permanent. Pendant que certains continuaient à célébrer sa prétendue neutralité, le pays glissait vers une militarisation discrète de la vie politique : multiplication des procès militaires, extension du langage sécuritaire à toute dissidence, omniprésence de la rhétorique de la menace nationale.

Le plus frappant reste pourtant le langage du communiqué lui-même.

Les institutions militaires choisissent leurs mots avec une précision extrême. Et plusieurs formulations du texte semblent davantage renvoyer à l’esprit de la Constitution de 2014 qu’à celui de la Constitution imposée par Kaïs Saïed en 2022.

Cette nuance est importante.

La Constitution de 2014 reposait — au moins dans sa philosophie — sur une conception pluraliste de l’État : séparation des pouvoirs, souveraineté populaire, équilibre institutionnel, limitation de l’autorité présidentielle. L’armée y était pensée comme une institution nationale soumise à un ordre constitutionnel et non comme l’appendice direct d’un chef.

La Constitution de 2022 procède d’une logique inverse : hyper-présidentialisation, concentration verticale du pouvoir, effacement progressif des contre-pouvoirs et personnalisation croissante de l’État autour du président.

Or le communiqué insiste davantage sur « l’État », « les institutions », « la patrie » ou la continuité républicaine que sur l’obéissance personnelle au chef de l’État. Ce vocabulaire n’est pas anodin. Il produit un double langage typique des périodes de tension politique : afficher la continuité de la loyauté hiérarchique tout en rappelant implicitement que cette loyauté possède un cadre supérieur.

C’est précisément là qu’intervient la logique du camouflage.

Le camouflage n’est pas seulement militaire au sens technique. C’est une culture institutionnelle. Toutes les armées pratiquent l’art du signal indirect, du message ambigu, de la formulation suffisamment floue pour préserver plusieurs options simultanément. Elles avancent rarement frontalement, surtout lorsque le système politique entre dans une zone d’incertitude.

Le communiqué semble ainsi transmettre deux messages à la fois : oui, l’institution demeure dans la chaîne de commandement étatique ; mais non, elle ne souhaite pas être publiquement réduite à la garde prétorienne d’un homme ou d’un projet personnel.

Cette ambiguïté révèle probablement une préoccupation croissante au sein des états-majors : comment continuer à soutenir le pouvoir sans être entraîné dans son éventuel discrédit historique ?

Car l’armée tunisienne n’est ni isolée ni naïve. Ses officiers entretiennent des relations constantes avec les partenaires étrangers, l’OTAN, les armées voisines et les appareils sécuritaires occidentaux. Ils observent parfaitement la dégradation économique et financière du pays, son isolement diplomatique, l’épuisement des institutions et la perte progressive de légitimité du système politique.

Ils savent aussi qu’aucun régime autoritaire ne survit durablement sans appareil coercitif solide. Et ils savent surtout qu’une armée peut perdre en peu de temps le prestige accumulé pendant des décennies lorsqu’elle cesse d’incarner la nation pour devenir l’ultime assurance-vie d’un pouvoir.

Car l’histoire des régimes autoritaires obéit souvent à la même logique : lorsque le pouvoir civil perd sa légitimité populaire, il cherche progressivement à transférer cette légitimité vers l’institution militaire. Il tente de faire croire que sa survie personnelle se confond avec celle de l’État lui-même. Toute contestation du régime devient alors présentée comme une menace contre la nation.

C’est précisément ce mécanisme de confiscation institutionnelle que la Tunisie semblait avoir évité après 2011.

Et c’est précisément ce mécanisme qui réapparaît aujourd’hui.

Le communiqué du 21 mai ne doit donc pas être lu comme un simple épisode de communication institutionnelle. Il constitue le symptôme d’une tension plus profonde : celle d’une institution militaire qui cherche à préserver son image républicaine tout en restant engagée dans un système politique de plus en plus autoritaire.

Mais l’histoire montre aussi les limites du camouflage.

Car arrive toujours un moment où les institutions ne peuvent plus se réfugier derrière les ambiguïtés de langage, les signaux implicites ou les subtilités de communication. Les régimes autoritaires finissent inévitablement par poser à leurs appareils de force une question brutale : servir l’État ou servir le pouvoir.

Et c’est souvent à cet instant précis que le camouflage cesse de fonctionner.

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