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La coupe est pleine!

Lotfi Arbi Senoussi  |  Publié le 20/05/2026 22:40

Maintenant, après sept années de règne et six gouvernements successifs, et « après avertissement sur avertissement », le président Kaïs Saïed semble avoir découvert que « la coupe est pleine » et qu’il n’est plus possible de poursuivre la guerre de libération nationale qu’avec ceux qui croient au droit du peuple à se libérer totalement des vestiges du passé honni, selon ses propres termes.

Après avoir constaté l’ampleur des dysfonctionnements dans plusieurs services et projets publics, comme indiqué sur la page officielle de la présidence, le chef de l’État s’est rendu au siège du gouvernement à la Kasbah où il a rencontré la cheffe du gouvernement et lui a déclaré sur un ton élevé que « la coupe est pleine ». Pourtant, le président l’avait déjà reçue deux jours auparavant et avait longuement discuté avec elle, au palais présidentiel, des projets publics à l’arrêt.

Que se passe-t-il réellement ? Sommes-nous à la veille d’un profond remaniement ministériel ? Qui est responsable de cette paralysie générale, qu’il s’agisse des grands projets publics ou de la vie quotidienne des citoyens, devenue un véritable cauchemar dans des marchés aux prix devenus brûlants ? Qui est responsable de la transformation du pays en ce qui ressemble à un immense chantier abandonné ? Et que cherche exactement le président lors de cette visite non annoncée au bureau de la cheffe du gouvernement, laquelle ne dispose d’aucune réelle marge ministérielle lui permettant d’agir ou de prendre des décisions indépendamment du palais présidentiel ?

Constitutionnellement, elle n’est pas habilitée à « faire passer un fil dans le chas d’une aiguille » sans consulter le président de la République, à qui la Constitution du 25 juillet a accordé l’ensemble des pouvoirs exécutifs, y compris l’élaboration des politiques générales. Les agents de l’État — et les ministres sont des agents placés sous son autorité — sont tenus d’appliquer ces politiques à la lettre. Cela signifie clairement que le président est directement responsable de tous les succès s’il réussit, mais également de tous les échecs s’il échoue.

Nous avons d’ailleurs du mal à comprendre sa déclaration — qui relève d’un réflexe de défausse lorsqu’il s’agit d’assumer les responsabilités — selon laquelle « la coupe est pleine » et qu’il n’est plus possible de poursuivre la guerre de libération qu’avec ceux qui croient réellement au droit du peuple à se libérer du passé honni. Mais de qui parle-t-il exactement ? Qui sont ces personnes dont le président semble aujourd’hui implorer le soutien afin de poursuivre une guerre de libération à l’arrêt ?

Il convient ici de rappeler que, sur le plan constitutionnel, c’est le président qui choisit ses ministres — six gouvernements en sept ans —, qui les nomme et les révoque sans consulter personne. Son incapacité à choisir ses responsables est apparue à plusieurs reprises, et certains d’entre eux sont encore en poste aujourd’hui. C’est également lui qui désigne les gouverneurs, les secrétaires d’État et les directeurs généraux des institutions et services publics.

Par ailleurs, il a mis fin, comme chacun le sait, à l’existence réelle des corps intermédiaires — partis, organisations et associations — en les vidant de leur substance, alors qu’ils jouaient un rôle essentiel d’équilibre entre l’État et la société, particulièrement en période de tension et de confusion politique.

Dès lors, chercher aujourd’hui des « boucs émissaires » pour expliquer les échecs, justifier les revers et masquer cette paralysie générale relève du déni et de l’absurde.

Oui, « la coupe est pleine », mais pas pour les raisons évoquées par le président. Elle est pleine pour les raisons objectives suivantes :

  1. L’échec dans le choix des membres du gouvernement — ministres et secrétaires d’État — dont la plupart manquent de compétence et d’expérience. Il suffit d’écouter leurs interventions au Parlement pour mesurer leurs limites intellectuelles et politiques. Beaucoup sont incapables de convaincre l’opinion publique de leur légitimité à diriger leurs ministères.
  2. L’absence d’une véritable autorité de contrôle, constitutionnellement capable de demander des comptes à ceux qui faillissent ou commettent des erreurs, ainsi que de lutter contre la corruption et les spéculateurs des marchés du pillage. Les institutions de contrôle ont été affaiblies et leurs instances indépendantes démantelées sans qu’aucune alternative crédible ne soit mise en place.
  3. Le pouvoir législatif s’est transformé en simple chambre d’enregistrement des projets de loi qui lui sont transmis. Il ne dispose ni d’une véritable capacité de proposition ni d’un réel pouvoir de contrôle. Son activité a récemment été suspendue ou gelée au point qu’aucun ministre ni responsable ne comparaît plus devant lui jusqu’à nouvel ordre.
  4. L’asphyxie que subissent aujourd’hui les journalistes et leurs médias — écrits, audiovisuels ou électroniques. Une presse placée sous la menace permanente du décret 54, devenu une porte ouverte vers la prison, entre arrestations et détentions, ce qui a vidé les médias de leur rôle de contrôle et les a transformés en médias domestiqués, ramenés de force dans « le rang », notamment les médias publics dirigés par des opportunistes dont l’échec est pourtant manifeste, mais qui demeurent en poste. Or c’est bien le président qui les a nommés sans rien connaître de leurs prétendues « compétences ».
  5. L’affaiblissement du pouvoir judiciaire, devenu source de suspicion et de confusion, ayant perdu la confiance des citoyens selon les propres avocats et acteurs du secteur de la justice, en raison du contexte politique actuel.

Oui, « la coupe est pleine ». Cette vieille expression arabe, aujourd’hui presque oubliée, traduit pourtant avec une grande profondeur l’état d’étouffement politique et social que nous vivons ici et maintenant.

Oui, « la coupe est pleine ». Il suffit de parcourir les marchés populaires pour constater la souffrance des Tunisiens, leur fatigue quotidienne, l’état du transport public, de la santé publique, de l’éducation, des médias, de la culture et de l’ensemble des services publics. Tout cela pousse les citoyens à crier haut et fort : « la coupe est pleine », dans les mots comme dans la réalité.

Mais encore faut-il comprendre pourquoi, afin de pouvoir nous en sortir, au lieu de chercher des prétextes et des boucs émissaires auxquels accrocher nos échecs.

Quelques heures peut-être nous séparent d’un profond remaniement ministériel. Pourtant, la situation continuera à se dégrader — et la coupe débordera encore davantage — si le pouvoir continue à être exercé de manière solitaire, sans consultation ni éclairage collectif, avec une séparation totale entre l’expression et la réflexion, selon une formule chère au président lui-même.

Un président qui mène une « guerre de libération » avec des soldats qui ne croient même pas sérieusement à cette guerre, comme le montrent les lourdes pertes qu’elle inflige à la réalité tunisienne.

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On demanda : « Que signifie “الزُّبى” ? »
Il répondit : « C’est le pluriel de “زُبية”. »
On demanda : « Et qu’est-ce qu’une “زُبية” ? »
Il répondit : « Une fosse profonde creusée par les chasseurs dans les hauteurs pour piéger les lions. »

On demanda alors : « Et que se passe-t-il lorsqu’il n’y a plus de lions… ou qu’ils deviennent rares ? »
(Aucune réponse…!)

 

 

 

 

 

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