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Des présidents sans conseillers économiques: une Tunisie en pilotage erratique

Moktar Lamiri  |  Publié le 25/05/2026 17:17

Il y a une vieille blague qui circule dans les couloirs des ministères tunisiens : « À quoi sert un conseiller économique ? À conseiller le président… sauf que le président ne l’écoute jamais. » On rit. Puis on pleure. Parce que depuis 2011, ce n’est plus une blague — c’est la politique économique nationale. On fait comme si la théorie économique et les économistes ne servent à rien…

Il y a une vieille blague qui circule dans les couloirs des ministères tunisiens : « À quoi sert un conseiller économique ? À conseiller le président… sauf que le président ne l’écoute jamais. » On rit. Puis on pleure. Parce que depuis 2011, ce n’est plus une blague — c’est la politique économique nationale. On fait comme si la théorie économique et les économistes ne servent à rien…

Le monde, lui, ne plaisante plus. L’article publié cette semaine dans le Financial Times tire la sonnette d’alarme avec une clarté brutale : les grandes banques centrales et les gouvernements occidentaux sont en train d’épuiser leurs munitions.

La capacité à amortir les chocs économiques — inflation persistante, taux d’intérêt élevés, dettes colossales — se rétrécit comme une peau de chagrin. Si les pays du G7 vacillent, imaginez la Tunisie, qui, elle, a renoncé à avoir un pilote compétent aux commandes depuis belle lurette.

L’âge d’or des conseillers : quand le président écoutait

La Tunisie a connu, dans son histoire post-indépendance, des moments où la raison économique habitait les palais du pouvoir.

Bourguiba — qu’on peut critiquer sur bien des fronts — avait compris que gouverner une économie, c’est une affaire de spécialistes, pas de démagogues. Il s’était entouré de pointures : Hédi Nouira, architecte du libéralisme économique tunisien des années 1970, père d’une industrialisation qui a sorti des centaines de milliers de familles de la misère ; Chedly Ayari, fin connaisseur des rouages monétaires internationaux ; Mansour Moalla, dont la rigueur budgétaire faisait presque peur.

Ces hommes n’étaient pas des courtisans — ils étaient des contre-pouvoirs intellectuels. Ils osaient dire non. Et Bourguiba les écoutait.

Ben Ali a perpétué partiellement cette tradition. Mongi Safra, Kamel Nabli — des technocrates formés aux meilleures universités, capables de lire un rapport du FMI sans chercher Google Traduction. Le bilan de leur ère reste contesté, et à juste titre, mais la compétence technique, elle, était au rendez-vous.

Après 2011 : le grand vide

Puis vint la révolution. Belle dans ses aspirations, elle a malheureusement ouvert les portes du pouvoir à une génération de dirigeants convaincus qu’il suffit de vouloir le bien du peuple pour faire du bon économique. Spoiler : non.

Moncef Marzouki était médecin — les droits de l’homme, oui ; la balance des paiements, moins. Béji Caïd Essebsi était juriste et homme d’État expérimenté, mais entouré d’un attelage économique hétéroclite, changeant de ministre des finances comme on change de chemise, sans cap ni cohérence.

Quant à Kaïs Saïed, professeur de droit constitutionnel dont la vision économique semble s’arrêter à la théorie du complot et à la chasse aux spéculateurs — autant demander à un cardiologue de réparer un moteur d’avion.

Résultat des courses, ou plutôt des chutes libres : chômage structurel qui dépasse 15%, pouvoir d’achat en lambeaux, investissement direct étranger qui fuit, croissance quasi nulle. L’économie tunisienne n’est plus en panne — elle est en soins intensifs, sans médecin en chef.

Quatre causes d’un naufrage annoncé

Pourquoi cet échec est-il si systématique ? Quatre maux chroniques l’expliquent.

Premier mal : le culte du chef omniscient. Chaque président post-2011 a gouverné comme s’il était son propre ministre de l’économie, de la finance et de la providence divine. L’ego a remplacé l’expertise.

Deuxième mal : la politisation à outrance des postes économiques clés. On nomme un ministre parce qu’il appartient au bon parti, à la bonne région, au bon réseau — jamais parce qu’il a lu Keynes ou compris la courbe de Phillips.

Troisième mal : la peur de la vérité. Un conseiller compétent dit des choses désagréables. Il dit que les subventions coûtent trop cher, que la masse salariale publique est insoutenable, que la BCT ne peut pas financer indéfiniment le Trésor. Ce genre de vérités se paye au prix fort dans les palais arabes — en général, du poste.

Quatrième mal : la démagogie comme stratégie économique. Promettre 1000 dinars de salaire minimum, nationaliser la rente, traquer les importateurs — c’est vendeur en meeting politique, catastrophique en matière de signal aux marchés et aux investisseurs.

Quatre raisons de changer de cap — maintenant

Pourtant, la solution n’est ni mystérieuse ni coûteuse.

Premièrement, l’économie est une science : elle a ses lois, ses contraintes, ses dynamiques. On ne vote pas contre la loi de l’offre et de la demande, et on ne décrète pas la croissance par communiqué présidentiel.

Deuxièmement, les crises à venir seront plus violentes : l’inflation mondiale, la montée des taux, l’effritement du « policy put » décrit dans le FT imposent une résilience institutionnelle que seule la compétence peut construire.

Troisièmement, la crédibilité se construit avec des visages crédibles : les marchés internationaux, le FMI, les créanciers — tous évaluent non seulement les chiffres mais les hommes derrière les chiffres. Depuis 2011, il y a une vingtaine de ministres des Finances et de l’Économie, mais zéro économiste crédible, audible et capable de convaincre sur les problèmes économiques qui ruinent la Tunisie.

Quatrièmement, les Tunisiens le méritent. Ils méritent un président entouré de femmes et d’hommes qui maîtrisent la fiscalité, la monnaie, l’investissement — pas des idéologues qui font semblant de comprendre le dinar pendant que sa valeur s’effondre.

Conclusion : l’économique n’est pas une option

L’économie n’est pas une opinion. Elle ne se négocie pas à coups de slogans ni ne s’improvise entre deux discours sur la dignité nationale. Le chômage des jeunes n’est pas une abstraction — c’est un jeune diplômé qui vend des fringues au marché de Bouchoucha.

L’inflation n’est pas un complot — c’est une mère de famille qui calcule au centime près dans les rayons d’un supermarché de Sfax.

La Tunisie a besoin, urgemment, d’un retour à la raison économique. Et cette raison a un nom, un diplôme, une méthode. Elle s’appelle expertise.

Elle n’aime pas les micros, elle préfère les tableaux de bord. Et elle attend, depuis 2011, qu’un président ait l’humilité de lui ouvrir la porte.

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