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THE INEVITABLE QUESTION OF THE POST-KAÏS SAÏED ERA

 |  Publié le 19/05/2026 14:46

The uproar sparked by the Italian daily newspaper Il Foglio , which is close to Italian business circles and the transalpine right, has at least one merit: it has brought back to the centre of debate a question that the Tunisian political system has been striving to avoid for several years — namely, the question of the “post-Kaïs Saïed” era. A question made all the more sensitive by the fact that it arises at a moment when the President’s most zealous supporters — administrative, security, media and regional networks — are working not only to secure him another term, but perhaps to entrench his rule within a timeframe extending beyond the mere constitutional framework that brought him to power.

L’échéance électorale paraît encore lointaine — théoriquement fixée à 2029 — mais le temps politique tunisien ne suit plus les rythmes institutionnels classiques. Depuis le coup d’état du 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a progressivement remodelé le système autour de sa personne, de sa parole et de sa propre conception de la légitimité populaire. Dans cette architecture hyperprésidentialiste, la question n’est donc plus seulement de savoir comment il gouverne, mais comment un tel système pourrait un jour organiser sa propre succession. Car Kaïs Saïed a lui-même rendu toute alternance ordinaire presque impossible lorsqu’il affirmait qu’il ne livrerait jamais la Tunisie à ceux « qui n’ont aucun patriotisme », autrement dit à ceux qu’il désigne comme des « traîtres ». Cette phrase, loin d’être une simple outrance rhétorique, constitue en réalité le cœur doctrinal du régime : l’idée selon laquelle lui seul incarnerait la volonté authentique du peuple face à une multitude indistincte d’ennemis — partis, syndicats, élites, médias, magistrats ou acteurs étrangers. Dès lors, toute sortie du pouvoir devient problématique, en contradiction avec la logique même du système. LES SCENARIOS POSSIBLES DE SORTIE : ENTRE STABILITE APPARENTE ET FRAGILITES PROFONDES Plusieurs hypothèses peuvent néanmoins être envisagées. La première hypothèse serait celle d’une sortie organisée — ou discrètement imposée — par les appareils qui soutiennent aujourd’hui le président, en particulier l’armée et les forces de sécurité intérieure. Mais ce scénario demeure, à court terme, relativement peu probable. Malgré l’aggravation des tensions économiques et sociales, les institutions sécuritaires continuent d’évoluer dans un contexte de stabilité du pays. Aucun mouvement populaire de grande ampleur ne paraît actuellement en mesure de menacer sérieusement l’ordre établi, tandis que l’État conserve encore des capacités importantes de contrôle, de surveillance et de maîtrise des tensions. Surtout, les appareils sécuritaires n’ont, pour l’instant, aucun intérêt stratégique évident à provoquer une rupture avec le président. Le système actuel leur a permis de retrouver une centralité politique, institutionnelle et budgétaire qu’ils n’avaient jamais réellement connue depuis la révolution. Le saïedisme repose précisément sur cet équilibre implicite : concentration extrême du pouvoir politique d’un côté, renforcement continu des instruments coercitifs de l’État de l’autre. Tant que cet équilibre garantit une forme de stabilité minimale et évite un effondrement brutal des institutions, il paraît peu vraisemblable que les centres réels du pouvoir prennent l’initiative d’un changement. D’autant que, dans les régimes autoritaires, les appareils sécuritaires privilégient généralement la continuité, même fragile, à l’incertitude d’une transition dont ils ne maîtriseraient ni les conséquences ni les rapports de force. Mais cette stabilité demeure avant tout défensive et pourrait masquer des vulnérabilités plus profondes. Car si la crise économique devait s’aggraver au point d’éroder la capacité de l’État à assurer ses fonctions essentielles — paiement des salaires, maintien des subventions, contrôle territorial ou paix sociale — alors les calculs des appareils sécuritaires pourraient évoluer rapidement. L’histoire des régimes autoritaires montre que les soutiens d’un pouvoir restent souvent loyaux jusqu’au moment où ils commencent à percevoir le maintien du chef comme un risque supérieur à son départ. LA COLERE SOCIALE COMME RISQUE DE RUPTURE Une deuxième hypothèse résiderait dans une aggravation progressive des tensions sociales et économiques, susceptible, à terme, de déboucher sur une véritable crise politique de régime. Car derrière la stabilité apparente du pays s’accumulent des fragilités profondes : érosion continue du pouvoir d’achat, déclassement accéléré des classes moyennes, chômage massif des jeunes diplômés, détérioration des services publics, essoufflement du tissu économique et crise persistante des finances publiques. À cela s’ajoute une dépendance toujours plus forte envers les bailleurs internationaux, qui enferme progressivement l’État dans une souveraineté sous tutelle, où les choix économiques, sociaux et parfois même politiques semblent de plus en plus dictés par les contraintes extérieures plutôt que par une volonté nationale autonome. Jusqu’à présent, ces difficultés produisent surtout une colère diffuse, fragmentée et socialement dispersée. Mais l’histoire politique montre que certaines crises deviennent explosives lorsqu’un seuil psychologique est franchi : celui où une partie importante de la population cesse non seulement d’espérer une amélioration, mais commence à douter de la capacité même du pouvoir à gouverner, protéger et assurer un minimum de stabilité matérielle. Conscient de cette fragilité sociale, le pouvoir cherche également à détourner une partie du mécontentement vers des boucs émissaires. La campagne xénophobe et raciste contre les migrants subsahariens s’inscrit précisément dans cette logique. En désignant une population vulnérable comme menace démographique, sécuritaire ou identitaire, le régime tente de transformer une colère sociale dirigée contre l’échec économique et politique en réflexe de peur et de rejet. Cette instrumentalisation de la question migratoire fonctionne comme un défouloir politique : elle offre à une partie de la population un exutoire symbolique à ses frustrations tout en évitant que celles-ci ne se cristallisent directement contre le pouvoir lui-même. Mais ce type de stratégie comporte aussi ses propres dangers. Car les régimes qui gouvernent par la peur, la désignation d’ennemis intérieurs et la mobilisation des instincts identitaires finissent souvent par fragiliser davantage le tissu social et les équilibres nationaux qu’ils prétendent protéger. Dans un tel contexte, le système pourrait être conduit à rechercher une alternative afin de préserver l’État lui-même. Ce fut, dans une certaine mesure, le mécanisme qui avait précédé la chute de Ben Ali : moins une révolution surgie de nulle part qu’un décrochage progressif des soutiens internes du régime, lorsque certains centres de pouvoir ont commencé à percevoir le maintien du président comme un risque supérieur à son départ. Mais cette hypothèse demeure, pour l’instant, limitée. Les conditions objectives d’un basculement existent, sans que les conditions politiques capables de les transformer en dynamique de rupture soient réellement réunies. L’UGTT, longtemps acteur central de l’équilibre national, apparaît aujourd’hui prudente, affaiblie ou soucieuse d’éviter une confrontation frontale dont elle ne maîtriserait pas l’issue. Les corps intermédiaires ont été progressivement neutralisés, marginalisés ou discrédités. À cela s’ajoute le fait qu’une partie importante des principales figures de l’opposition se trouve aujourd’hui soit en prison, soit en exil, soit sous pression judiciaire permanente, ce qui contribue à affaiblir davantage les capacités d’organisation, de coordination et de projection politique des forces opposées au régime. La répression n’a pas seulement réduit l’espace des libertés ; elle a également produit un climat de peur, d’épuisement et de fragmentation qui limite fortement l’émergence d’une dynamique collective structurée. Les partis politiques demeurent ainsi divisés, souvent coupés des réalités sociales et incapables, dans leur état actuel, de produire un récit alternatif crédible susceptible de parler à la fois aux élites urbaines et aux catégories populaires. Quant à la société civile, malgré sa vitalité relative et la persistance de certains espaces de résistance, elle peine encore à agréger les multiples formes de colère sociale dans une perspective politique cohérente. Le pouvoir bénéficie ainsi d’un paradoxe particulièrement favorable : une forte impopularité économique combinée à une faible capacité de mobilisation contre lui. Beaucoup de Tunisiens expriment leur lassitude, leur inquiétude ou leur colère, mais sans qu’émerge encore une force capable de transformer ce mécontentement en rapport de force politique structuré. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques des régimes autoritaires contemporains : ils peuvent survivre longtemps non parce qu’ils conservent une adhésion massive, mais parce que leurs adversaires demeurent dispersés, affaiblis ou privés de perspectives communes. Or, tant qu’aucune alternative crédible n’apparaît, une partie importante de la société peut continuer à préférer une stabilité dégradée à l’incertitude d’un changement sans horizon clair. LE RISQUE DU VIDE POLITIQUE Une troisième hypothèse, plus sensible mais qu’il serait imprudent d’écarter, concerne l’état de santé de Kaies Saied lui-même — aussi bien physique que psychologique. Dans un système aussi personnalisé, toute fragilité du chef de l’État devient immédiatement une fragilité systémique. Dans les régimes hypercentralisés, l’opacité autour de la santé du dirigeant constitue souvent un facteur majeur d’incertitude politique. Les apparitions publiques de Kaies Saied , son rapport de plus en plus singulier au discours politique, certaines séquences de communication déroutantes ainsi que la concentration excessive des décisions entre ses mains alimentent déjà de nombreuses interrogations dans les sphères politiques et diplomatiques. Or, dans un système où les mécanismes institutionnels ont été largement vidés de leur substance, une incapacité durable du chef de l’État pourrait ouvrir un vide dangereux. Le régime actuel ne repose ni sur un parti structuré, ni sur une idéologie organisée, ni sur une succession préparée. Il repose essentiellement sur une seule figure : celle du président. Une défaillance personnelle pourrait alors provoquer des recompositions rapides au sein même des appareils de l’État. En réalité, ces hypothèses ne s’excluent pas ; elles peuvent se combiner, s’alimenter mutuellement et accélérer une transition imprévue. Une aggravation sociale pourrait renforcer les tensions internes au sein des appareils sécuritaires ; des interrogations sur la capacité du président à gouverner pourraient encourager certains acteurs à préparer discrètement l’après ; une crise économique et financière majeure pourrait rendre inévitable une solution politique de compromis. C’est d’ailleurs souvent ainsi que se produisent les ruptures dans les systèmes autoritaires : non par un événement unique, mais par la convergence progressive de fragilités longtemps sous-estimées. PREPARER L‘APRES AU LIEU D’ATTENDRE LA CHUTE Mais la véritable question n’est pas seulement de savoir comment Kaïs Saïed pourrait quitter le pouvoir. Elle est de savoir ce que les forces démocratiques doivent faire dans chacun de ces scénarios. Autrement dit : ne pas attendre l’événement, mais se préparer à l’imprévu. La première exigence est de sortir de la logique du commentaire pour entrer dans celle de la préparation. Le danger serait qu’un affaiblissement du régime débouche non sur une transition démocratique, mais sur le vide, la revanche ou la reconstitution d’un nouvel autoritarisme sous une autre forme. Dans l’hypothèse d’une continuité du régime — scénario qui demeure aujourd’hui le plus probable — l’enjeu principal pour les forces démocratiques n’est plus d’attendre un effondrement hypothétique du pouvoir, mais de reconstruire méthodiquement les conditions d’une alternative politique crédible. Cela suppose un travail patient, profond et de long terme : recréer des passerelles entre partis, syndicats, associations, personnalités indépendantes, acteurs régionaux et segments dispersés de la société ; reconstruire des espaces de confiance ; retisser un lien politique avec des catégories sociales qui se sentent abandonnées ou désabusées. Il s’agit également de documenter les abus du pouvoir, les dérives autoritaires et les atteintes aux libertés, non dans une logique purement militante ou mémorielle, mais afin de préserver une conscience collective des transformations en cours et empêcher leur banalisation progressive. Mais surtout, l’opposition devra sortir du langage fermé des élites politiques pour reconnecter avec les préoccupations concrètes de la société : inflation, emploi, santé, école, transport, pouvoir d’achat, avenir des jeunes et déclassement des classes moyennes. Car l’une des grandes forces du saïedisme réside précisément dans la faiblesse d’un discours alternatif capable de parler simplement aux catégories populaires tout en proposant une vision crédible de l’avenir. L’enjeu central sera donc de briser le récit imposé par le pouvoir selon lequel le choix se résumerait à une alternative binaire : Kaïs Saïed ou le chaos. Ce récit constitue aujourd’hui le principal socle politique du régime. Il nourrit la peur du vide, exploite le discrédit de l’ancien système et transforme l’absence d’alternative structurée en forme de légitimation passive du pouvoir. Or, aucun changement démocratique durable ne sera possible tant qu’une partie importante de la population continuera à percevoir le maintien du régime, malgré ses échecs, comme moins dangereux que l’incertitude d’une transition sans horizon clair. Le véritable défi n’est donc pas seulement de s’opposer au pouvoir, mais de reconstruire une espérance politique crédible capable de rassurer autant qu’elle mobilise. Dans l’hypothèse d’une aggravation sociale ou sécuritaire, il faudra empêcher que la colère populaire ne soit captée par les appareils ou par des forces antidémocratiques. Cela suppose d’avoir préparé, avant la crise, une plateforme minimale : libération des détenus politiques, garanties des libertés publiques, restauration de l’indépendance judiciaire, calendrier électoral crédible, gouvernement de transition limité dans le temps et mesures économiques d’urgence. La réponse ne pourra être uniquement électorale, car la crise tunisienne n’est pas seulement une crise de représentation politique ; elle est devenue une crise profonde des institutions, de l’État de droit et des mécanismes de régulation démocratique. Dans l’hypothèse d’une rupture interne — qu’elle provienne des appareils de l’État, de l’armée, des forces de sécurité ou de certains centres de pouvoir gravitant autour du régime — la priorité absolue serait d’éviter toute illusion face à une simple « solution de palais ». Car l’histoire des transitions autoritaires montre qu’un changement imposé par le sommet de l’État ne débouche pas automatiquement sur une démocratisation réelle. Une éviction du président pourrait tout aussi bien conduire à une recomposition autoritaire du système sous un autre visage, avec un nouveau personnel politique mais les mêmes logiques de pouvoir, les mêmes appareils et les mêmes mécanismes de domination. Le véritable enjeu serait donc de transformer une rupture de fait en véritable processus politique encadré et négocié. Cela supposerait un retour clair au droit et aux garanties constitutionnelles, la restauration progressive des institutions indépendantes, des engagements explicites contre les règlements de comptes et les logiques de vengeance, ainsi qu’une justice transitionnelle équilibrée capable de concilier vérité, responsabilité et stabilité nationale. Car une transition qui humilierait brutalement des segments entiers de l’administration, des appareils sécuritaires ou des élites liées au régime risquerait d’alimenter des réflexes de blocage, de sabotage ou de reconstitution autoritaire. À l’inverse, une transition sans responsabilité ni mécanismes de redevabilité risquerait de reproduire les mêmes impasses que celles de l’après-2011. Toute la difficulté consisterait précisément à trouver un équilibre entre exigence démocratique et préservation de la continuité de l’État. Il faudrait également éviter qu’une rupture interne ne débouche sur une nouvelle personnalisation du pouvoir. L’un des principaux enseignements de la séquence ouverte le 25 juillet 2021 est qu’aucune démocratie ne peut durablement survivre lorsque les institutions deviennent dépendantes d’un homme providentiel, quel qu’il soit. Le danger ne serait donc pas seulement la survie du « saïedisme », mais sa reproduction sous une autre figure, portée par le même imaginaire de sauveur national et de pouvoir vertical. Enfin, dans l’hypothèse d’un événement lié à l’état de santé du président ou à une vacance brutale du pouvoir, le pire scénario serait celui de l’improvisation. Les régimes construits autour d’un seul homme apparaissent souvent solides jusqu’au moment où ils se découvrent soudainement fragiles. Lorsqu’il n’existe ni mécanisme clair de succession, ni institutions autonomes capables d’absorber le choc, la disparition ou l’incapacité du chef peut provoquer une phase de grande confusion politique, de luttes internes et de compétition entre appareils. Or le système actuel repose moins sur des institutions solides que sur la centralité absolue du président lui-même. Cette hyperconcentration du pouvoir rend toute vacance potentiellement déstabilisatrice. C’est pourquoi il devient essentiel de réfléchir dès maintenant à un scénario de transition court, lisible, juridiquement défendable et politiquement inclusif. Non pour organiser une rupture brutale, mais pour éviter qu’un vide soudain ne débouche sur le chaos institutionnel, l’intervention incontrôlée des appareils ou l’émergence d’un nouvel autoritarisme présenté, une fois encore, comme seule solution au désordre. La ligne directrice devrait être simple : ne pas conspirer contre un homme, mais préparer la sortie d’un système. Ne pas attendre le miracle, mais construire une capacité collective. Ne pas seulement dénoncer les dangers du « saïedisme », mais démontrer qu’une alternative démocratique, sociale et crédible est possible. LES LEÇONS DU 25 JUILLET : COMPRENDRE L’ECHEC DEMOCRATIQUE POUR EVITER SA REPETITION Toute réflexion sérieuse sur « l’après-Kaïs Saïed » doit commencer par une question que beaucoup continuent d’éviter : pourquoi le 25 juillet 2021 a-t-il été possible ? Et pourquoi une partie importante de la population l’a-t-elle accueilli, sinon avec enthousiasme, du moins avec soulagement ? Car le coup d’Etat de Kaïs Saïed n’est pas né dans le vide. Il a été rendu possible par l’échec collectif de la décennie postrévolutionnaire. Échec économique d’abord : aggravation des inégalités régionales, chômage massif, effondrement des services publics, incapacité des gouvernements successifs à produire de la croissance ou de l’espoir. Pour une grande partie des Tunisiens, la démocratie s’est progressivement réduite à une succession de crises, de compromis opaques et de querelles partisanes sans amélioration tangible des conditions de vie. Mais l’échec fut aussi politique et moral. Les élites issues de la transition ont fini par apparaître déconnectées, davantage préoccupées par les équilibres internes du pouvoir que par les attentes populaires. Les partis ont perdu leur capacité d’encadrement social et idéologique. Le Parlement est devenu, dans l’imaginaire collectif, le symbole du désordre, des calculs et de l’impuissance. Quant à l’État, il donnait l’impression de se dissoudre lentement. Kaïs Saïed a exploité magistralement cette fatigue démocratique. Il n’a pas détruit un système solide ; il a achevé un système déjà discrédité dans l’esprit d’une grande partie de la population. C’est pourquoi l’erreur des oppositions aujourd’hui serait de croire qu’il suffirait d’attendre l’épuisement du régime pour revenir simplement à l’avant-25 juillet. Cette illusion serait probablement fatale. Une restauration pure et simple de l’ancien paysage politique recréerait les conditions d’un nouvel autoritarisme. Les leçons du 25 juillet sont donc fondamentales. La première est qu’il ne peut exister de démocratie durable sans efficacité économique minimale. Les libertés publiques, aussi essentielles soient-elles, ne suffisent pas à stabiliser un système politique lorsque la majorité sociale vit dans la précarité ou le déclassement. Une future alternative devra donc articuler clairement démocratie et justice sociale, libertés et efficacité publique, institutions et développement. La deuxième leçon est que la démocratie ne peut survivre sans crédibilité morale des élites. La corruption, le clientélisme, l’opportunisme partisan et les compromis incompréhensibles ont profondément sapé la confiance populaire. Le sentiment que « tous les mêmes » a constitué le terreau psychologique du « saïedisme ». Toute reconstruction démocratique devra donc passer par une rénovation profonde des pratiques politiques elles-mêmes. La troisième leçon est peut-être la plus importante : aucune force démocratique ne peut gouverner durablement contre l’État. Durant la décennie postrévolutionnaire, une partie de la classe politique a entretenu une relation ambiguë avec les institutions administratives, sécuritaires et judiciaires. Lorsque la crise de 2021 est survenue, l’État profond n’a opposé presque aucune résistance au basculement autoritaire. Beaucoup y voyaient même une forme de rétablissement de l’ordre. Cela signifie qu’une future transition devra réconcilier réforme démocratique et stabilité institutionnelle. Ni vengeance, ni purge généralisée, ni naïveté. Mais une reconstruction progressive de la confiance entre la société, l’administration et les institutions. Enfin, la dernière leçon du 25 juillet est qu’une démocratie sans médiations devient vulnérable au populisme autoritaire. Lorsque les partis s’effondrent, lorsque les syndicats s’affaiblissent, lorsque les intellectuels perdent leur influence et que la société civile se fragmente, le lien direct entre un leader et « le peuple » devient politiquement irrésistible. Le « saïedisme » s’est précisément nourri de la destruction symbolique de tous les intermédiaires. Reconstruire la Tunisie démocratique supposera donc de reconstruire des médiations : partis crédibles, syndicats autonomes, presse libre, justice indépendante, collectivités locales fortes, associations vivantes. Non comme simple décor institutionnel, mais comme protections concrètes contre la personnalisation absolue du pouvoir. Préparer l’après-Kaïs Saïed ne signifie donc pas seulement préparer une alternance. Cela signifie comprendre pourquoi la démocratie tunisienne a perdu sa légitimité auprès d’une partie du peuple, afin d’éviter que l’histoire ne recommence sous un autre visage

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